Le voyage vers nulle part : une tendance dans le secteur aérien

29 Octobre 2020 - Nouveautes et tendances
Le voyage vers nulle part : une tendance dans le secteur aérien

2020 aura été une année noire pour le transport aérien et l’industrie du voyage. Les pertes abyssales enregistrées sont dues à une baisse généralisée du trafic mondial des passagers de plus de 60 % par rapport à l’année 2019. En cause, la pandémie du COVID-19 qui touche depuis presque une année la majorité des pays du globe. À ce jour, les experts de l’Association Internationale des transports Aériens estiment qu’il ne faut pas compter à un retour à la normale avant 2024. Pour pallier cette crise sanitaire sans précédent qui mine leur trésorerie et empêche les voyageurs de traverser les frontières en prenant l’avion, certaines compagnies aériennes tentent de garder la tête hors de l’eau et proposent des solutions pour le moins déroutantes, parmi lesquelles figurent les vols vers nulle part. Une nouvelle idée du voyage qui connait un franc succès auprès d’une clientèle conditionnée par un mode de vie où l’évasion prend une place prépondérante, et qui a été obligée de remettre à plus tard tout projet de vacances.

Les chiffres qui font peur

Comparés à la situation qui a prévalu lors de la crise de 1929, les cinq premiers mois de l’année 2020 ont occasionné trois fois plus de pertes ; selon l’OMT, l’Organisation Mondiale du Tourisme, 300 millions de touristes sont restés chez eux, occasionnant plus de 320 Milliards de Dollars de manque à gagner pour le tourisme international. L’organisation internationale a d’ailleurs toutes les raisons de s’alarmer, puisque les populations qui se déplacent le plus proviennent des États-Unis et de Chine, avec notamment 147,72 millions de touristes chinois qui se sont rendus à l’étranger en 2019. En 2019, la tendance était déjà à la baisse en comparaison avec la saison précédente, à cause du ralentissement économique mondial. Le reconfinement probable annoncé dans ces deux pays causé par une troisième vague de la pandémie, risque d’être fatal pour le tourisme mondial, toujours selon l’OMT.

Cet été, plusieurs pays ont autorisé les voyages touristiques et ouvert leurs frontières. À la lumière des récents indicateurs qui pointent la hausse de nouveaux cas, il semblerait que la mise en place de protocoles de sécurités stricts et contraignants n’a pas suffi à endiguer la circulation du virus. Des pays comme la Finlande et Chypre n’ont autorisé que les déplacements qualifiés d’essentiels, tandis qu’aucune restriction n’a été constatée dans les autres pays d’Europe. Ce déséquilibre des règles d’entrée et de sortie entre les différents pays ne favorise pas la reprise rapide du secteur du tourisme, même si certains pays tâtonnent pour trouver des solutions. Depuis le 1er septembre, l’île paradisiaque de Fernando de Noronha au Brésil, accueille uniquement sur son sol des touristes infectés par le coronavirus dont les chances de recontamination sont faibles. Pour relancer l’activité touristique de la commune de San Giovanni in Galdo en Italie du Sud, la proposition de 250 séjours gratuits de juillet à octobre par les autorités, a connu un énorme succès.

Sans Destination Fixe

Les compagnies aériennes qui desservent l’espace Européen, sont soumises à une législation qui les contraint à faire voler leurs aéronefs, avec ou sans passagers à bord, selon la règle du 80/20. Qu’ils soient Américains ou Européens, les transporteurs possèdent des créneaux horaires dénommés « slots » qui sont attribués par une autorité de régulation, comme le COHOR en France. Pour éviter de perdre ces plages horaires dans chaque aéroport, et qu’un concurrent ne les récupèrent, la compagnie aérienne est contrainte d’assurer 80 % de ses vols. Les professionnels du secteur qualifient cette règlementation du « use it, or lose it », d’inique. L’Association internationale du transport aérien, ou IATA, estime que les pertes occasionnées par la pandémie dans le secteur de l’aérien avoisinent les 113 milliards de dollars ; ce qui a amené les autorités à réagir auprès de la Commission Européenne pour demander l’arrêt des « vols fantômes ». Des précédents avaient déjà occasionné le gel des décomptes d’utilisation des créneaux horaires sur une période et pour des raisons spécifique : attentat du 11 septembre 2001, épidémie de Sras de 2003, crise de 2008.

Ce sont les compagnies aériennes Asiatiques qui ont les premières eu l’idée des vols vers nulle part. À Taïwan, la compagnie China Airlines propose une première fois en juillet dernier des faux vols, avec toutes les procédures liées à un vol commercial normal : enregistrement des bagages, distribution de carte d’embarquement, check des identités, consignes de sécurité par le personnel navigant, à la différence que l’avion n’a jamais décollé. Suivent un mois après, deux vrais vols au départ et vers Taipeh. Le principe est donc de vendre un billet d’avion aux points de départ et d’arrivée identiques, pour permettre au voyageur en mal de périples lointains de passer quelques heures au-dessus des nuages ! Le succès est au rendez-vous, comme en témoigne Alan Joyce, PDG de la compagnie australienne, Qantas : « C’est probablement le vol le plus vendu de l’histoire de notre compagnie ». Une fierté justifiée, car 134 billets à destination de nulle part se sont arrachés en septembre dernier, en une dizaine de minutes ; le vol panoramique au départ de Sydney, a effectué une grande boucle pour parcourir les régions intérieures du pays, et traverser la Gold Coast, le Queensland et la Nouvelle-Galles-du-Sud. Les tarifs de cette longue balade de sept heures à bord d’un 747 et en compagnie d’une célébrité locale ont oscillé entre 500 et 2.300 euros. De novembre à février 2021, l’Australien projette de développer sept vols charters avec Antartica Flights d’une durée de 12 heures chacun, pour découvrir l’Antarctique, aux départs de Brisbane, Adélaïde et Perth.

Nulle part et partout ailleurs

Juste pour « faire semblant », ou « tourner en rond », les compagnies aériennes rivalisent d’idées à la limite de la déraison, en attendant l’ouverture des frontières. Pour réduire ses déficits financiers, Singapore Airlines décide de lancer des packages vols à destination de nulle part combinés à des séjours dans des palaces de la ville, des transferts et déplacements en limousine, ballades en ferry et bons d’achat pour galeries marchandes. Grâce à un partenariat avec le Singapore Tourism Board, les passagers sont en mesure d’acquérir leur place avec des crédits octroyés par le gouvernement. L’idée de ces vols qui devaient durer trois heures a été abandonnée au mois de septembre 2020 suite au trop grand impact sur l’environnement qu’aurait entraîné le projet. Pour intéresser sa clientèle, le transporteur japonais All Nippon Airways, a organisé une loterie pour un vol panoramique sur le dernier-né de sa flotte, l’A380 bleu. Les heureux récipiendaires ayant profité du confort de l’appareil et de l’ambiance « Hawaïenne », thématique du vol, ont été choisis parmi plus de soixante-dix mille candidats au voyage…

Nombreuses sont les compagnies Asiatiques qui vont succomber à la tentation du vol vers nulle part. Le 8 août 2020, jour où l’on célèbre la fête des pères à Taïwan, la compagnie Eva Air réputée pour le fuselage de l’un de ses A330 stické avec Hello Kitty, affrète un vol commercial d’une durée de trois heures pour tourner dans l’espace aérien de la petite île. En échange d’un billet d’une valeur de 214 euros en business class, et 180 euros en classe économique, les voyageurs bénéficieront d’une connexion WiFi gratuite, d’un catalogue de divertissements et de films variés, et d‘un repas trois-étoiles préparé par le chef Motokazu Nakamura. Starlux airlines, appellera son vol « faisant semblant d’aller à l’étranger », Tigerair Taïwan a programmé un vol pour 120 voyageurs, et la compagnie Sud-Coréenne Asia Airlines a organisé les 24 et 25 octobre derniers un voyage de deux heures au départ de l’aéroport Séoul-Incheon. La boucle proposée par le transporteur coréen survole la station balnéaire de Jeju dans le sud de la péninsule de Corée, les villes de Pohang et Gangneung sur le littoral est, et Gimhae à proximité du grand port de Busan.

Face à ces nouveaux concepts, les réactions des médias et du grand public sont dithyrambiques. Les retombées sont nombreuses, à commencer par celles d’ordres financiers. Au lieu de rester cloués au sol et engranger des coûts, les appareils sont en mesure de voler et de résoudre certains pans de la trésorerie. Le personnel navigant commercial évite de se retrouver en chômage technique pendant les vols panoramiques, et tout spécialement les pilotes continuent à accumuler leurs heures de vol tout en gardant la main. En fonction de la politique commerciale de chaque compagnie, les voyageurs continueront à préserver leurs avantages liés à leur statut de clientèle fidèle.

Gaz à effet de serre

Au bon sens des dirigeants des prestigieuses compagnies aériennes pour ralentir l’effondrement du transport aérien s’opposent les arguments environnementaux. Les écologistes qualifient les « flights to nowhere » de crimes, et traitent les dirigeants des compagnies d’irresponsables. À ce jour, l’avion reste le moyen de transport le plus polluant, qu’il soit vide ou plein, que sa destination soit courte ou longue. Pourtant, en 2019, une étude diligentée par la chaire Pégase rattachée à la Montpellier Business School, affirme que le transport aérien n’est à l’origine que de 2 à 3 % de l’émission globale de CO₂, soit 918 millions de tonnes. En comparaison, les activités liées à Internet représentent 4 %, tandis que le secteur du textile et de l’habillement représente entre 8 et 10 % des gaz à effet de serre émis dans l’atmosphère. Selon les projections des experts, en raison des nombreuses annulations de vols, les statistiques devraient diminuer de 38 %.

Les raisons pour lesquelles les avions sont autant stigmatisés par l’inconscient collectif, tiennent plus à une culture technique et à un manque de pédagogie ; 80 % des personnes interrogées pensent que l’aéronautique est le secteur qui pollue le plus, ce qui est faux. Un effort de communication doit donc être fait auprès du grand public, et non seulement dans la presse spécialisée. Ce qui ne devrait pas empêcher les avionneurs de continuer leurs politiques de transitions écologiques et réduire drastiquement les émissions de CO₂. Les solutions passent par des améliorations technologiques, avec la construction d’aéronefs plus légers, de moteurs qui consomment moins d’énergie, le développement de l’aviation électrique et de biocarburants.

D’autres solutions plus propres

L’IATA pense que les transporteurs aériens de la zone Asie-Pacifique vont connaître un déficit de 23,6 milliards d’euros en 2020. La compagnie Singapourienne SIA a été la première à retirer son projet de vols courts exceptionnels suite à de nombreuses protestations de militants écologistes comme SG Climate Rally. Les pertes engrangées par Singapore Airlines sont de 693 millions d’euros pour les trois premiers mois de l’exercice 2020-2021, d’où la décision d’éconduire 20 % de son personnel, ce qui représente 4.300 postes. Toutefois, la compagnie va organiser des visites payantes de sa flotte, des animations pour les enfants, et transformer ses A380 en restaurants étoilés. En avril dernier, Thai Airways se reconverti en traiteur, en mode take-away pour vendre ses stocks d’émincé de bœuf au cumin et de crevettes sautées ; malheureusement l’initiative s’avèrera insuffisante pour absorber ses dettes, et actuellement la compagnie suit une procédure de redressement judiciaire. Au Luxembourg, Luxair décide en juillet, de relooker un 737-800 et un Q400 en galerie d’art aérienne. Les peintures bariolées de l’artiste contemporain Christian Pearson sont exposées des deux côtés de la carlingue.

Toujours au fait des tendances, Singapour décide de programmer pour bientôt des « croisières vers nulle part » ; le principe reste le même que celui des vols en avion : des voyages en bateau sont organisés au départ du port de Singapour, et reviennent à leur point de départ après une boucle sur les flots. En août 2020, Eva Air et China Airlines ont proposé des formations d’hôtesses et de stewards à de jeunes enfants, dans des simulateurs de l’entreprise de transport taïwanaise. Une promotion de 50 enfants a pu ainsi mettre en application ses acquis avec une véritable clientèle, une fois la formation parachevée. Pour la modique somme de 15 euros, Qantas a mis en vente l’intégralité des accessoires de sa classe affaires, un « care pack » qui comprend un pyjama, des amandes fumées, un kit de beauté complet, , des biscuits chocolatés, des sachets de thé à la citronnelle…

A propos de l'auteur: Emma Cruz
Avant, j'étais journaliste, mais après j'ai consacré  une grande partie de ma vie à visiter les quatre coins du monde. Je ne m'en passe plus actuellement et notamment pour le futur. J'ai fait pas mal de route jusqu'à maintenant. Et ces découvertes, je vous les partage afin que vous puissiez être bien préparé avant d'entreprendre votre escapade lointaine.  Alors, soyez prêts à découvrir le monde et n'oubliez pas de partager vos avis ou vos commentaires.
  • Partager :
  • Réagir :

Postez un commentaire

captcha

Découvrez egalement

PARTENAIRE DE VOS VACANCES